Tricentenaire de la mort de Louis XIV


Ouvrons tous nos yeux
A l'éclat suprême
Qui brille en ces lieux.
Quelle grâce extrême !
Quel port glorieux !
Où voit-on des dieux
Qui soient faits de même ?
(Molière, Les amants magnifiques, 1670)

       Le 1er septembre 1715, voici trois cents ans, Louis XIV s'éteignait dans sa chambre du château de Versailles, après une longue agonie, à quelques jours de son soixante-dix-huitième anniversaire. La mort l'avait frappé, lui, qui semblait immortel, ce "plus grand roi du monde" qui brillait comme le soleil en Europe, qui avait affirmé la puissance de la France sur terre et sur mer, dont le courage n'avait pas connu d'ombre en soixante-douze ans de règne. C'est le même prince, qui avait recueilli à cinq ans le lourd et prestigieux héritage laissé par son père Louis XIII, qui fut confronté très jeune aux troubles de la Fronde ; qui paracheva l’œuvre de son parrain et mentor, Mazarin, lui-même héritier du grand Richelieu ; qui contribua à l'incontestable prestige de la France et à ce rayonnement culturel qui subsiste encore de nos jours, et dont le joyau de Versailles constitue le point d'orgue. 

        Car Versailles est bien la synthèse de la vie et de l’œuvre du grand monarque. Elle est une scène sur laquelle se produit l'Acteur principal de ce grand théâtre de la vie et de la mort, de la paix et de la guerre, des arts et des sciences, des mers et des campagnes, qu'est la France. Théâtre immortalisé par Le Brun sur les plafonds de la galerie des glaces.


         La triple mort du roi



La mort de Louis XIV, par Thomas Jones Henry Barker (vers 1835), musée A.-Lécuyer, Saint-Quentin

        En mourant, Louis XIV apparaît dans une triple dimension. Il meurt comme un roi, entouré des égards dus à son auguste fonction, conscient des devoirs de sa charge et déterminé à transmettre à son successeur, survivant d'une longue suite de deuils, le petit dauphin Louis, âgé de cinq ans, la Couronne et le lourd fardeau de responsabilités qui l'accompagne. Il meurt comme un chrétien, puisque tout ce qu'il a reçu de dignités et de privilèges sont d'abord un don de Dieu ; il s'avance vers les portes de l'éternité, devant lesquelles il devra rendre compte de sa gestion et des fautes qu'il a pu commettre durant sa vie ; il s'offre comme le pauvre homme de la rue aux secours de l’Église pour offrir son mea culpa et rendre à Dieu ce qu'il a reçu. Il meurt comme un homme, car aucun homme, fût-il un nouvel Apollon ou le plus grand monarque de l'univers, ne peut échapper à cette loi brutale et irréformable de la nature.

          Ses derniers moments, comme le soin et les attentions portées à sa dépouille mortelle, seront avant tout marqués par la présence de l’Église catholique, apostolique et romaine, dans laquelle il est né et dans laquelle il meurt, à laquelle il a toujours eu conscience d'appartenir, malgré ses péchés et ses infidélités passées, s'agenouillant comme n'importe quel autre chrétien devant l'autel et ses ministres. La préparation à la mort et les hommages funèbres proprement dits créent une rupture dans la continuité pour la fonction royale. Le roi meurt, il sera roi jusqu'à son dernier souffle, mais il abandonne les prérogatives de sa charge et les honneurs des hommes pour se retrouver seul à seul, accompagné par la prière des siens, c'est-à-dire de sa famille, de sa Cour et de ses humbles sujets, avec le Souverain Maître, le Roi des rois, le juste Juge.

        C'est après avoir reçu les sacrements de l’Église, salué et exhorté ses proches, exposé ses dernières volontés, que l'âme quitte le corps du monarque. "Le roi est mort, vive le roi". Oui, car si le détenteur du pouvoir royal a quitté le monde des vivants, le pouvoir royal demeure et est ipso facto remis au successeur légitime. Pour Louis XIV, il n'y avait pas l'ombre d'un doute malgré les inquiétudes familiales de ses dernières années de règne. Un enfant petit et fragile lui succède, mais qu'importe, la monarchie est sauve, la France est soulagée, comme au moment même de sa naissance, le 5 septembre 1638, qui fut vécue par tous les Français, des palais comme des chaumières, comme un don de Dieu. Le prénom de Louis-Dieudonné ne lui fut-il pas attribué ? Le don de Dieu est toujours présent, malgré les fautes et les faiblesses personnelles du monarque : "Je m'en vais, mais l’État demeurera toujours". Car il lui faut céder la place, en toute humilité, et transmettre ce qu'il a lui-même reçu, tout en consolant ses proches, comme ses valets en larmes près de son lit de souffrances : "Pourquoi pleurez-vous, est-ce que vous m'avez cru immortel ?". Ces paroles seront reprises par l'oratorien Jean-Baptiste Massillon dans son éloge funèbre du défunt roi.

        Louis XIV est mort. Les médecins en font l'attestation. Le curé le note dans son registre, à la date du 9 septembre. Une notice émouvante. Louis XIV succède à Jean-Louis Le Roy, un nourrisson, fils d'un marchand du Petit Montreuil. La mort est la seule égalité authentique et indiscutable. Le registre atteste de cette profonde vérité.

   

       Pompes royales et magnificence funèbre


        Autour de la dépouille du monarque va se développer tout un apparat régi par des règles aussi strictes que cette étiquette qu'il a lui-même codifiée avec soin pour la Cour. Ces "pompes funèbres" ne datent pas d'hier. Les rites funéraires égyptiens ou perses ne manifestaient-ils pas déjà, tous païens qu'ils étaient, l'universalité de cette croyance en l'au-delà et du respect à porter envers les morts.



         La foi chrétienne a donné à ces rites une nouvelle dimension, celle de l'espérance de la Résurrection, fondée dans le mystère de la Résurrection du Christ. Tout l'apparat funèbre, au-delà d'une certaine tristesse et de la réalité de la mort mise en scène par l'art funéraire, est profondément marqué par cette espérance du ciel.

          La dépouille mortelle du roi est d'abord remise entre les mains des embaumeurs, chargés de préparer soigneusement son corps et d'ôter, selon le vieil usage, les viscères et le cœur, qui seront précieusement conservés dans des vases déposés dans une église ou un sanctuaire cher au monarque défunt. Puis le corps est exposé solennellement sur le lit d'apparat de la chambre du roi, devant lequel les foules de courtisans vont défiler pour déposer leurs hommages. C'est aussi dans cette chambre que prélats, prêtres et religieux vont continuer leurs prières, récitant le touchant Office des morts. Au fil des psaumes récités avec une simplicité et gravité, l'âme du roi est confiée à la miséricorde de Dieu. Le De profundis est le cri de l'âme qui implore le Seigneur d'écouter son appel et de lui ouvrir les portes du Ciel.

         Pendant ce temps, la Cour a pris les vêtements du deuil. Des couleurs sombres, des ornements dépouillés de fioritures, remplacent les habits somptueux des fêtes. Ces détails du vêtement ne sont pas anodins. Ils sont l'expression de la peine liée à la mort d'un être cher. Le roi est le père de tous ses sujets. Les Français ont perdu leur père et manifestent leur tristesse filiale. La chambre royale est tendue de tapisseries noires brodées d'argent, où les fleurs de lys, symbole de la continuité monarchique, sont représentées en nombre. Ce même apparat se manifestera dans le cortège funèbre qui conduira, le 9 octobre suivant, le cercueil du défunt roi vers sa dernière demeure, le tombeau de ses ancêtres, en l'église royale de Saint-Denis.




        Magnificence et simplicité sont les deux caractères de ces pompes funèbres royales. Conscient de la difficile situation économique de la France, et tirant des leçons de ses prodigalités d'hier, Louis XIV avait mis un point d'honneur à ce qu'on ne fasse pas de dépenses extravagantes à l'occasion de ses funérailles. On aura beau chercher partout un tombeau à l'image de la grandeur de son règne, on se fourvoiera purement et simplement ! Le discret monument qui lui fut plus tard élevé dans la crypte de Saint-Denis en est la preuve.

        Sous les voûtes de l'abbatiale, tout un décorum fut installé, comme des décors pour l'ultime scène d'un théâtre funèbre. Rien de surprenant, car cela fait partie de ces "pompes" que nous avons oublié de nos jours, et qui, loin de célébrer la gloire du défunt, célébraient celle de Dieu, maître de la vie et de la mort.



      La Messe de requiem fut enfin chantée pour accompagner le grand monarque vers le Royaume éternel. Puis son corps fut déposé dans la fosse, qui nous rappelle que "tout est vanité", comme le disait l'Ecclésiaste, lecture chère au défunt prince. Le règne de Louis XV commencera par le traditionnel deuil, qui dura plusieurs mois, un moyen de rappeler à tous la présence de son prédécesseur et de méditer sur le but de la vie de tout homme, y compris d'un roi.


        Une exposition pour retrouver le sens de la mort


      Une exposition intitulée "Le roi est mort", commémorant le tricentenaire de la mort de Louis XIV, est proposée au château de Versailles jusqu'au 21 février 2016. Un évènement à ne pas manquer ! Une présentation surprenante et enrichissante de cet apparat qui entourait les funérailles royales en France, avec de nombreux objets rassemblés et décors restitués.

      En outre, n'oublions pas que Nunquam retrorsum voit aussi dans cette exposition un moyen de toucher les intelligences et les cœurs. Les funérailles royales ne nous mettent-elles pas la réalité de la mort devant nos yeux ? Nous vivons dans un monde qui cherche de plus en plus à occulter la mort. Et pourtant, nous n'avons jamais connu société aussi morbide. La culture ambiante est imprégnée de cet esprit peu attrayant pour des âmes sensées... En contemplant les pompes funèbres de jadis, nous sommes loin des profanations quotidiennes de cimetières, de l'athéisme forcené qui veut tirer un trait sur l'au-delà, mais aussi de ce refus contradictoire de la mort. Les gesticulations annuelles autour de l'événement commercial "Halloween" illustrent bien cette popularisation de refus de la mort. On se moque de la mort en prétendant qu'elle ne fait pas peur. Et pourtant, dès que les excitations d'un soir sont envolées, et que la mort entre de nouveau de plain-pied dans notre existence, nous avons peur et nous fuyons. Pourquoi ? Parce que nous n'avons plus la foi en la résurrection et dans le bonheur éternel promis par Dieu, parce que nous n'avons plus l'espérance qui fixe nos yeux vers l’Éternité, parce que nous n'avons plus de charité authentique vis-à-vis de nos défunts, en priant pour eux et en fleurissant leur tombe.

        En outre, s'il y a un problème religieux à la base, il y a aussi un problème d'éducation. Comment parler de la mort aux plus jeunes lorsqu'elle se produit dans la famille ? Là encore, il faut savoir trouver les mots. Et ces mots sont d'abord et avant tout des mots d'espérance, ces mots chantés par les la Messe de Requiem, dans ses mélopées grégoriennes comme dans ses interprétations polyphoniques (Campra et Biber nous plongeant dans l'ère baroque, et plus tard Mozart, Cherubini ou Fauré). Et puis, enfin, si on parle toujours aujourd'hui de "pompes funèbres", nous sommes loin des pompes de jadis. Que dire, dans la plupart de nos églises, des cérémonies au rabais, où le panégyrique du défunt remplace une homélie sur l'éternité, où les chansonnettes à deux sous ont pris la place du Subvenite et du Dies irae, où les "laïcs engagés" se sont substitués aux prêtres revêtus des beaux ornements noirs brodés d'argent ? Tout cela avait du sens jadis, pourquoi n'en aurait-il plus aujourd'hui ? La froideur administrative des funérailles "laïques", entre les salons glaciaux de certains centres funéraires et le tapis roulant du crematorium, n'aurait-elle pas suffi à prendre conscience de ce grave problème de l'occultation des cérémonies autour de la mort ? Il serait donc peut-être temps de réfléchir sérieusement sur l'importance de cette pompe qui doit entourer nos morts, pour toucher de douceur les cœurs attristés et élever les âmes vers Dieu. Il s'agit là d'une véritable mission apostolique !



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