12 mars

12 mars – SAINT GREGOIRE Ier LE GRAND, 
PAPE, CONFESSEUR & DOCTEUR DE L’EGLISE

Au Bréviaire romain

Grégoire le Grand était romain et fils du sénateur Gordien. Il étudia la philosophie dans sa jeunesse, et exerça la charge de préteur. Après la mort de son père, il fonda six monastères en Sicile ; il en établit un septième à Rome sous le nom de Saint-André, dans sa propre maison, près de la Basilique des Saints-Jean-et-Paul, sur la pente dite de Scaurus. Là, sous la conduite d’Hilarion et de Maximien, il fit profession de la vie monastique, et devint ensuite Abbé. Créé Cardinal-Diacre, il fut envoyé par le pape Pelage à Constantinople, en qualité de légat auprès de l’empereur Tibère-Constantin. Pendant qu’il se trouvait à la cour de ce prince, son zèle eut un résultat mémorable : il convainquit si évidemment d’erreur le Patriarche Eutychius, qui avait écrit contre la vraie et tangible résurrection des corps, que l’empereur jeta son livre au feu. Aussi, Eutychius lui-même étant peu après tombé malade, et sur le point de mourir, touchant la peau de sa main, disait en présence de nombreux témoins : « Je confesse que nous ressusciterons tous dans cette chair ».
De retour à Rome, Grégoire fut élu Pontife avec l’accord le plus unanime, pour succéder à Pelage que la peste avait enlevé. Il ne voulut pas accepter cet honneur, et le refusa aussi longtemps qu’il put. Sous un habit étranger il alla se cacher dans une caverne, mais une colonne de feu indiquant sa retraite l’y fit découvrir ; on le consacra à Saint-Pierre. Pendant son pontificat, ce Pape a laissé à ses successeurs de nombreux exemples de doctrine et de sainteté. Il admettait tous les jours des étrangers à sa table, et parmi eux, il lui arriva de recevoir un Ange, et même le Seigneur des Anges, sous la figure d’un pèlerin. Il nourrissait libéralement les pauvres de Rome et de l’étranger, et avait une liste des nécessiteux. Il rétablit la foi catholique en beaucoup d’endroits où elle était chancelante ; car il réprima les Donatistes en Afrique, les Ariens en Espagne, et expulsa les Agnoïtes d’Alexandrie. Il ne voulut pas donner le pallium à Syagrius, Évêque d’Autun, si celui-ci ne bannissait de la Gaule les hérétiques néophytes. Il obligea les Goths à abandonner l’hérésie arienne. Ayant envoyé dans la Grande-Bretagne, Augustin et d’autres moines doctes et saints, il convertit cette île à la foi de Jésus-Christ, ce qui l’a fait appeler avec raison l’Apôtre de l’Angleterre, par le vénérable Prêtre Béde. Il réprima l’audace de Jean, Patriarche de Constantinople, qui s’arrogeait le nom d’Évêque de l’Église universelle. L’empereur Maurice ayant défendu aux soldats de se faire moines, Grégoire l’amena à révoquer cet édit.
Cet illustre Pontife orna l’Église de plusieurs institutions et lois très saintes. Dans un concile rassemblé à Saint-Pierre, il fit plusieurs ordonnances ; il établit entre autres choses qu’à la Messe on répéterait neuf fois Kyrie eleison, que l’Alléluia se dirait toute l’année, hors le temps compris entre la Septuagésime et Pâques, qu’on ajouterait au Canon ces mots : Établissez nos jours dans votre paix, etc. Il augmenta les Litanies, le nombre des Stations, et l’Office ecclésiastique. Il voulait qu’on eût la même estime pour les quatre conciles de Nicée, de Constantinople, d’Éphèse et de Chalcédoine, que pour les quatre Évangiles. Il accorda aux Évêques de Sicile, qui, selon l’ancienne coutume de leurs Églises, se rendaient à Rome tous les trois ans, la liberté de n’y venir que tous les cinq ans. Le diacre Pierre atteste avoir vu souvent le Saint-Esprit, en forme de colombe, au-dessus de la tête du pieux Pontife, pendant qu’il dictait les nombreux ouvrages qu’il a composés. Ses paroles, ses actions, ses écrits, ses décrets, sont dignes d’admiration, surtout si l’on considère qu’il était toujours faible et souffrant. Enfin, ayant fait aussi beaucoup de miracles, il fut appelé au bonheur céleste, après treize ans, six mois et dix jours de pontificat, le quatre des ides de mars, jour où les Grecs eux-mêmes célèbrent sa Fête avec des honneurs particuliers, à cause de l’insigne sagesse et de la grande sainteté de ce Pontife. Son corps a été enseveli dans la basilique de Saint Pierre, près de la sacristie.



Entre tous les pasteurs que le Christ a donnés à l’Église universelle pour le représenter sur la terre, nul n’a surpassé les mérites et la renommée du saint Pape que nous célébrons aujourd’hui. Son nom est Grégoire, et signifie la vigilance ; son surnom est le Grand, dont il était déjà en possession, lorsque Dieu donna le septième Grégoire à son Église. Ces deux illustres pontifes sont frères ; et tout cœur catholique les confond dans un même amour et dans une commune admiration.
Celui dont nous honorons en ce jour la mémoire est déjà connu des fidèles qui s’appliquent à suivre l’Église dans la Liturgie. Mais ses travaux sur le service divin, dans tout le cours de l'année, ne se sont pas bornés à enrichir nos Offices de quelques cantiques pleins d’onction et de lumière ; tout l’ensemble de la Liturgie Romaine le reconnaît pour son principal organisateur. C’est lui qui, recueillant et mettant en ordre les prières et les rites institués par ses prédécesseurs, leur a donné la forme qu’ils retiennent encore aujourd’hui. Le chant ecclésiastique a pareillement reçu de lui son dernier perfectionnement ; les sollicitudes du saint Pontife pour recueillir les antiques mélodies de l’Église, pour les assujettir aux règles, et les disposer selon les besoins du service divin, ont attaché pour jamais son nom à cette grande œuvre musicale qui ajoute tant à la majesté des fonctions sacrées, et qui contribue si puissamment à préparer l'âme du Chrétien au respect des Mystères et au recueillement de la piété.
Mais le rôle de Grégoire ne s’est pas réduit à ces soins qui suffiraient à immortaliser un autre Pontife. Lorsqu’il fut donné à la Chrétienté, l’Église latine comptait trois grands Docteurs : Ambroise, Augustin et Jérôme ; la science divine de Grégoire l’appelait à l’honneur de compléter cet auguste quaternaire. L’intelligence des saintes Écritures, la pénétration des mystères divins, l’onction et l’autorité, indices de l’assistance du Saint-Esprit, paraissent dans ses écrits avec plénitude ; et l’Église se réjouit d’avoir reçu en Grégoire un nouveau guide dans la doctrine sacrée.
Le respect qui s’attachait à tout ce qui sortait de la plume d’un si grand Pontife a préservé de la destruction son immense correspondance ; et l’on y peut voir qu’il n’est pas un seul point du monde chrétien que son infatigable regard n’ait visité, pas une question religieuse, même locale ou personnelle, dans l’Orient comme dans l’Occident, qui n’ait attiré les efforts de son zèle, et dans laquelle il n’intervienne comme pasteur universel. Éloquente leçon donnée par les actes d’un Pape du VIe siècle à ces novateurs qui ont osé soutenir que la prérogative du Pontife Romain n’aurait eu pour base que des documents fabriqués plus de deux siècles après la mort de Grégoire !
Assis sur le Siège Apostolique, Grégoire y a paru l’héritier des Apôtres, non seulement comme dépositaire de leur autorité, mais comme associé à leur mission d’appeler à la foi des peuples entiers. L’Angleterre est là pour attester que si elle connaît Jésus-Christ, si elle a mérité durant tant de siècles d’être appelée l’Ile des Saints, elle le doit à Grégoire qui, touché de compassion pour ces Angles, dont il voulait, disait-il, faire des Anges, envoya dans leur île le saint moine Augustin avec ses quarante compagnons, tous enfants de saint Benoît, comme Grégoire lui-même. Le saint Pontife vécut encore assez longtemps pour recueillir la moisson évangélique, qui crût et mûrit en quelques jours sur ce sol où la foi, semée dès les premiers temps et germée à peine, avait presque été submergée sous l’invasion d’une race conquérante et infidèle. Qu’on aime à voir l’enthousiasme du saint vieillard, quand il emprunte le langage de la poésie, et nous montre « l’Alléluia et les Hymnes romaines répétées dans une langue accoutumée aux chants barbares, l’Océan aplani sous les pas des saints, des flots de peuples indomptés tombant calmés à la voix des prêtres » !
Durant les treize années qu’il tint la place de Pierre, le monde chrétien sembla, de l’Orient à l’Occident, ému de respect et d’admiration pour les vertus de ce chef incomparable, et le nom de Grégoire fut grand parmi les peuples. La France a le devoir de lui garder un fidèle souvenir ; car il aima nos pères, et prophétisa la grandeur future de notre nation par la foi. De tous les peuples nouveaux qui s’étaient établis sur les ruines de l’empire romain, la race franque fut longtemps seule à professer la croyance orthodoxe ; et cet élément surnaturel lui valut les hautes destinées qui lui ont assuré une gloire et une influence sans égales. C’est assurément pour nous, Français, un honneur dont nous devons être saintement fiers, de trouver dans les écrits d’un Docteur de l’Église ces paroles adressées, dès le VIe siècle, à un prince de notre nation : « Comme la dignité royale s’élève au-dessus des autres hommes, ainsi domine sur tous les royaumes des peuples la prééminence de votre royaume. Être roi comme tant d’autres n’est pas chose rare : mais être roi catholique, alors que les autres sont indignes de l’être, c’est assez de grandeur. Comme brille par l’éclat de la lumière un lustre pompeux dans l’ombre d’une nuit obscure, ainsi éclate et rayonne la splendeur de votre foi, à travers les nombreuses perfidies des autres nations ».
Mais qui pourrait dépeindre les vertus sublimes qui firent de Grégoire un prodige de sainteté ? Ce mépris du monde et de la fortune qui lui fit chercher un asile dans l’obscurité du cloître ; cette humilité qui le porta à fuir les honneurs du Pontificat, jusqu’à ce que Dieu révélât enfin par un prodige l’antre où se tenait caché celui dont les mains étaient d’autant plus dignes de tenir les clefs du ciel, qu’il en sentait davantage le poids ; ce zèle pour tout le troupeau dont il se regardait comme l’esclave et non comme le maître, s’honorant du titre immortel de serviteur des serviteurs de Dieu ; cette charité envers les pauvres, qui n’eut de bornes que l’univers ; cette sollicitude infatigable à laquelle rien n’échappe et qui subvient à tout, aux calamités publiques, aux dangers de la patrie comme aux infortunes particulières ; cette constance et cette aimable sérénité au milieu des plus grandes souffrances, qui ne cessèrent de peser sur son corps durant tout le cours de son laborieux pontificat ; cette fermeté à conserver le dépôt de la foi et à poursuivre l’erreur en tous lieux ; enfin cette vigilance sur la discipline, qui la renouvela et la soutint pour des siècles dans tout le corps de l’Église : tant de services, tant de grands exemples ont marqué la place de Grégoire dans la mémoire des Chrétiens avec des traits qui ne s’effaceront jamais.
Saint Pierre Damien, dont nous avons célébré la fête il y a quelques jours, a consacré à la gloire de notre grand Pontife l’Hymne suivante.
HYMNE
Apôtre des Anglais, maintenant compagnon des Anges, Grégoire, secourez les nations qui ont reçu la foi.
Vous avez méprisé l’opulence des richesses et toute la gloire du monde, pour suivre pauvre le Roi Jésus dans sa pauvreté.
Un malheureux naufragé se présente à vous : c’est un Ange qui, sous ces traits, vous demande l’aumône ; vous lui faites une double offrande, à laquelle vous ajoutez encore un vase d’argent.
Peu après, le Christ vous place à la tête de son Église ; imitateur de Pierre, vous montez sur son trône.
Ô Pontife excellent, gloire et lumière de l’Église ! n’abandonnez pas aux périls ceux que vous avez instruits par tant d’enseignements.
Vos lèvres distillent un miel qui est doux au cœur ; votre éloquence surpasse l’odeur des plus délicieux parfums.
Vous dévoilez d’une manière admirable les énigmes mystiques de la sainte Écriture ; la Vérité elle-même vous révèle les plus hauts mystères.
Vous possédez le rang et la gloire des Apôtres ; dénouez les liens de nos péchés ; restituez-nous au royaume des cieux.
Gloire au Père incréé ; honneur au Fils unique ; majesté souveraine à l’Esprit égal aux Deux autres. Amen.

Père du peuple chrétien, Vicaire de la charité du Christ autant que de son autorité, Grégoire, Pasteur vigilant, le peuple chrétien que vous avez tant aimé et servi si fidèlement, s’adresse à vous avec confiance. Vous n’avez point oublié ce troupeau qui vous garde un si cher souvenir ; accueillez aujourd’hui sa prière. Protégez et dirigez le Pontife qui tient de nos jours la place de Pierre et la vôtre ; éclairez ses conseils, et fortifiez son courage. Bénissez tout le corps hiérarchique des Pasteurs, qui vous doit de si beaux préceptes et de si admirables exemples. Aidez-le à maintenir avec une inviolable fermeté le dépôt sacré de la foi ; secourez-le dans ses efforts pour le rétablissement de la discipline ecclésiastique, sans laquelle tout n’est que désordre et confusion. Vous avez été choisi de Dieu pour ordonner le service divin, la sainte Liturgie, dans la Chrétienté ; favorisez le retour aux pieuses traditions de la prière qui s’étaient affaiblies chez nous, et menaçaient de périr. Resserrez de plus en plus le lien vital des Églises dans l’obéissance à la Chaire romaine, fondement de la foi et source de l’autorité spirituelle.
Vos yeux ont vu surgir le principe funeste du schisme désolant qui a séparé l’Orient de la communion catholique ; depuis, hélas ! Byzance a consommé la rupture ; et le châtiment de son crime a été l’abaissement et l’esclavage, sans que cette infidèle Jérusalem ait songé encore à reconnaître la cause de ses malheurs. De nos jours, son orgueil monte de plus en plus ; un auxiliaire a surgi de l’Aquilon, plein d’audace et les mains teintes du sang des martyrs. Dans son orgueil, il a juré de poser un pied sur le tombeau du Sauveur, et l’autre sur la Confession de saint Pierre : afin que toute créature humaine l’adore comme un dieu. Ranimez, ô Grégoire ! le zèle des peuples chrétiens, afin que ce faux Christ soit renversé, et que l’exemple de sa chute demeure comme un monument de la vengeance du véritable Christ notre unique Seigneur, et un accomplissement de la promesse qu’Il a faite : que les portes de l’enfer ne prévaudront point contre la Pierre. Nous savons saint Pontife ! que cette parole s’accomplira ; mais nous osons demander que nos yeux en voient l’effet.
Souvenez-vous, ô Apôtre d’un peuple entier ! Souvenez-vous de l’Angleterre qui a reçu de vous la foi chrétienne. Cette île qui vous fut si chère, et au sein de laquelle fructifia si abondamment la semence que vous y aviez jetée, est devenue infidèle à la Chaire romaine, et toutes les erreurs se sont réunies dans son sein. Depuis trois siècles déjà, elle s’est éloignée de la vraie foi ; mais de nos jours, la divine miséricorde semble s’incliner vers elle. Ô Père ! aidez cette nation que vous avez enfantée à Jésus-Christ ; aidez-la à sortir des ténèbres qui la couvrent encore. C’est à vous de rallumer le flambeau qu’elle a laissé s’éteindre. Qu’elle voie de nouveau la lumière briller sur elle, et son peuple fournira comme autrefois des héros pour la propagation de la vraie foi et pour la sanctification du peuple chrétien.
En ces jours de la sainte Quarantaine, priez aussi, ô Grégoire, pour le troupeau fidèle qui parcourt religieusement la sainte carrière de la pénitence. Obtenez-lui la componction du cœur, l’amour de la prière, l’intelligence du service divin et de ses mystères. Nous lisons encore les graves et touchantes Homélies que vous adressiez, à cette époque, au peuple de Rome ; la justice de Dieu, comme sa miséricorde, est toujours la même : obtenez que nos cœurs soient remués par la crainte et consolés par la confiance. Notre faiblesse s’effraie souvent de la rigidité des lois de l’Église qui prescrivent le jeûne et l’abstinence ; rassurez nos courages, ranimez dans nos cœurs, l’esprit de mortification. Vos exemples nous éclairent, vos enseignements nous dirigent ; que votre intercession auprès de Dieu fasse de nous tous de vrais pénitents afin que nous puissions retrouver, avec la joie d’une conscience purifiée, le divin Alléluia que vous nous avez appris à chanter sur la terre, et que nous espérons répéter avec vous dans l’éternité.

Nos âmes sont désormais préparées ; l’Église peut ouvrir la carrière quadragésimale. Dans les trois semaines qui viennent de s’écouler, nous avons appris à connaître la misère de l’homme déchu, l’immense besoin qu’il a d’être sauvé par son divin Auteur ; la justice éternelle contre laquelle le genre humain osa se soulever, et le terrible châtiment qui fut le prix de tant d’audace ; enfin, l’alliance du Seigneur, en la personne d’Abraham, avec ceux qui, dociles à sa voix, s’éloignent des maximes d’un monde pervers et condamné.
Maintenant nous allons voir s’accomplir les mystères sacrés et redoutables, par lesquels la blessure de notre chute a été guérie, la divine justice désarmée, la grâce qui nous affranchit du joug de Satan et du monde répandue sur nous avec surabondance.
L’Homme-Dieu, dont nous avons cessé un moment de suivre les traces, va reparaître à nos regards, courbé sous Sa Croix, et bientôt immolé pour notre Rédemption. La douloureuse Passion que nos péchés Lui ont imposée va se renouveler sous nos yeux dans le plus solennel des anniversaires.
Soyons attentifs, et purifions-nous. Marchons courageusement dans la voie de la pénitence ; que chaque jour allège le fardeau que nos péchés font peser sur nous ; et lorsque nous aurons participé au calice du Rédempteur par une sincère compassion pour ses douleurs, nos lèvres longtemps fermées aux chants d’allégresse seront déliées par l’Église, et nos cœurs, dans une ineffable jubilation, tressailliront tout à coup au divin Alléluia !


Dom Guéranger


Mort le 12 mars 604 et inhumé dans l’atrium de Saint-Pierre. Son anniversaire fut depuis lors célébré continuellement mais on ignore quand cet anniversaire funéraire se transforma en célébration du natale d’un saint. Sa fête est assurée à Rome dès le VIIIe siècle. En Occident elle se répand d’abord logiquement en Angleterre (Concile de Cloveshoë en 747), puis dans tout l’empire carolingien.
Cette fête, également célébrée par les Grecs, se trouve déjà dans le Sacramentaire grégorien du temps d’Hadrien Ier, et c’est une des rares qui aient pénétré dès l’antiquité dans le Calendrier romain durant la période quadragésimale. La célébrité de saint Grégoire (+ 604) et surtout le sens symbolique assumé par sa personnalité historique, alors que, au moyen âge, il incarna l’idéal de la papauté romaine dans la plus sublime expression de sa primauté sur toute l’Église, justifiaient cette exception. On peut dire en effet que le moyen âge tout entier vécut de l’esprit de saint Grégoire ; la liturgie romaine, le chant sacré, le droit canonique, l’ascèse monacale, l’apostolat chez les infidèles, la vie pastorale, en un mot toute l’activité ecclésiastique dérivait du saint Docteur, dont les écrits semblaient être devenus comme le code universel du catholicisme. Le très grand nombre d’anciennes églises dédiées à Rome au saint Pontife atteste la popularité de son culte, lequel, outre son antique monastère de Saint-André au Clivus Scauri, avait pour centre sa tombe vénérable dans la basilique vaticane.
Au IXe siècle, Jean Diacre nous atteste la piété avec laquelle on conservait encore à Rome tous les souvenirs de Grégoire, les Registres de ses aumônes, son pauvre lit, sa verge, le manuscrit de l’antiphonaire et sa ceinture monastique. Le culte de saint Grégoire Ier, grâce surtout à l’Ordre bénédictin dont il est une des gloires les plus brillantes, et aux nouveaux peuples anglo-saxons, qui reconnaissent dans le saint leur premier apôtre, devint très vite mondial.
En effet ; au lendemain de sa mort, celui qui dicta son épigraphe sépulcrale sous le portique de Saint-Pierre, ne sut mieux exprimer l’universalité de son action pastorale qu’en l’appelant — lui, le descendant des Consuls de la Rome éternelle — le Consul de Dieu, Dei Consul factus, laetare triumphis. L’expression ne pouvait être plus heureuse, comme d’ailleurs le vers implebat actu quidquid sermons docebat, de la même inscription.
La station de ce jour, dès le temps de Jean Diacre, était à Saint-Pierre, près de la tombe du Saint, où se célébraient aussi en son honneur les vigiles nocturnes. Au XVe siècle, en signe de fête, on ne convoquait pas même le consistoire papal en ce jour.
La messe, postérieure à la rédaction du recueil grégorien, tire ses chants d’autres messes plus anciennes. L’introït est du Commun des Martyrs Pontifes. Par une délicate allusion à l’humilité du cœur, opposée par Grégoire à l’orgueil du Jeûneur œcuménique, on y invite les humbles à bénir Dieu, à qui ils reconnaissent devoir tout ce qu’ils ont reçu de bien.
La prière est la suivante : « Seigneur, qui avez accordé la récompense de l’éternelle félicité à l’âme de votre serviteur Grégoire, faites que, nous sentant comme accablés sous le poids de nos péchés, nous soyons relevés par son intercession. ». A l’âme de votre serviteur Grégoire : on ne saurait mieux dire, puisque le caractère distinctif de la spiritualité de saint Grégoire, spiritualité qui le fait reconnaître d’emblée comme un moine de l’école du patriarche saint Benoît, est exprimé tout entier dans ce titre qu’il employa le premier : Grégoire, serviteur des serviteurs de Dieu. Maintenant encore, les papes, dans leurs actes les plus solennels, et à l’imitation de notre Saint, prennent le titre de Servus servorum Dei, qui signifiait toutefois primitivement pour Grégoire, moine du monastère de Saint-André : serviteur des serviteurs de Dieu, c’est-à-dire des moines (Servus Dei) ; en un mot : le dernier du monastère. La tradition ascétique bénédictine sur la vertu d’humilité s’est conservée toujours vivante chez tous les grands Docteurs formés dans le cloître de saint Benoît. Nous trouvons par exemple saint Pierre Damien qui signe habituellement : Ego Petrus peccator, episcopus hostiensis ; et Hildebrand qui, avant de devenir Grégoire VII, signe lui aussi : Ego Hildebrandus qualiscumque, S. R. E. archidiaconus.
L’épître et l’Évangile sont du Commun des Docteurs.
Le Sacramentaire Grégorien assigne à ce jour une préface propre : ... aeterne Deus ; qui sic tribuis Ecclesiam tuam sancti Gregorii Pontifias tui commemoratione gaudere, ut eam illius et festivitate laetifices, et exemplo piae conversationis exerceas, et verbo praedicationis erudias, grataque tibi supplicatione tuearis, per Christum, etc.
Au verset pour la Communion du peuple, le froment dont Grégoire a pourvu ses compagnons de service, c’est son activité pastorale de prédicateur infatigable, de maître très vigilant, de pontife sans tache.
Un artifice habituel du démon est de nous suggérer un idéal et une forme de perfection qui, en raison des circonstances, ne peut pas se réaliser. C’est ainsi qu’un grand nombre d’âmes, au lieu de changer leurs plans et de se sanctifier dans l’état de vie où les a placées la Providence, demeurent inactives, pleurant leur sort et soupirant toujours vers le type irréalisable de leur sainteté. Il advient qu’elles perdent de la sorte un temps très précieux, aigrissent leur cœur, nuisent à leur salut et ne sont utiles ni à elles-mêmes ni aux autres. Il ne faut pas que la perfection se réduise sûrement à une abstraction métaphysique, mais qu’elle pénètre, comme l’air, toutes les œuvres de notre vie. Peu importe que nous soyons riches ou pauvres, doctes ou ignorants, bien portants ou infirmes. Il faut servir le Seigneur dans les conditions où II nous a placés, et non dans celles où nous voudrions être. Un bel exemple de ce sens pratique dans la voie de la sainteté nous est offert par saint Grégoire. Son caractère méditatif le poussait à l’étude tranquille de la philosophie dans la paix du cloître. Dieu le voulut au contraire diplomate, pape, administrateur d’un immense patrimoine immobilier, et stratège même pour diriger les œuvres de défense des cités, italiennes assiégées par les Lombards ; vrai consul de Dieu, étendant au monde son activité et son pouvoir. Grégoire, très souvent retenu au lit par la goutte et par les maux d’estomac, sans laisser échapper une plainte, s’adapte merveilleusement à toutes ces fonctions, et dans le but de servir uniquement le Seigneur, il s’y consacre avec une si admirable maîtrise et perfection qu’il remplit de son esprit tout le moyen âge, et laisse des traces profondes de son génie dans la vie ultérieure du Pontificat romain.
Les Byzantins célèbrent eux aussi la sainteté de Grégoire, auquel ils donnent le titre dedialogista, à cause de ses quatre Livres des Dialogues traduits en grec par le pape Zacharie.

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