Discours de l'ambassadeur de France aux cardinaux (1644)

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Discours faict au Sacré Collège des Cardinaux assemblez dans la sacristie de St Pierre le i d'aoust 1644, pendant le siège vacant, par Monsieur le Marquis de St Chamon, Ch(eva)l(i)er des ordres du Roy, Con(seill)er en ses con(sei)lz, Lieutenant général en ses armées et son Ambassadeur extraordinaire à Rome


Messieurs, 
Encor qu'il se trouve des esprits assez libertins pour contrarier les ordonnances divines, il n'y en a jamais eu d'assez libertins pour s'imaginer quelque chose de plus grand que la divinité et que si aucuns ont donné pour quelque temps à leur ignorance ou leur malice, et qu'ils se nioient à leur propre raison, ils ont enfin esté contraincts de s'humilier et de confesser cette vérité qu'il y a un Dieu tout puissant auquel il faut obéir et recognoissant qu'il a en soy touttes les perfections des choses créées, sans aucune participation de leurs deffaults. Ils l'ont adoré en s'escriant : O omnia et nihil omnium ! 
Il est vray que nous ne pouvons cognoistre cette grandeur que par les effects, mais il y a aussy un rapport si nécessaire de l'ouvrage à l'ouvrier qu'on ne seroit considérer l'excellence de l'un sans admirer la puissance de l'autre, et surtout en la plus grande des actions de Dieu au dehors qui a esté le salut des Ames et non pas la création du monde, puisque celuy là luy a cousté cinq foys plus d'années qu'il n'a employé de jours en celle cy. 
Mais ce bénéfice de la rédemption des hommes, quoyque très grand, n'auroit pas esté accomply sy sa bonté n'eust, dans les mérites de son Sang précieux, formé une Église avec un chef visible et promis et à l'un et l'autre une durée jusques à la fin du monde, pour faire voir dans tous les temps qu'elle n'a peu estre plus miraculeusement establie que conservée contre les attentats et les persécutions des plus grands tyrans. 
La Providence éternelle a voulu que, depuis plusieurs siècles, le chef qui doit tenir la place de Dieu sur la terre fust pris dans cette auguste compagnie, et le Pape Alexandre troisiesme, par divine inspiration, vous a attribué le droict de l'eslire, semblant en cela que le ciel ayt voulu donner à vos Ém(inen)ces quelque part en l'infaillibilité de l'Église, comme elles sont toutes entières à la pourvoir à un bon pasteur et la Chrestienté d'un père commun. 

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En quoy Messieurs, vos Éminences doivent cognoistre leurs privilèges et leur grandeur, qui ne consiste pas seulement en l'ornement de la pourpre, qui les faict recognoistre Princes de l'Église, mais principalement en ce que vous estes princes eslecteurs de la dignité qui s'approche le plus de la Divine et qui voit soubz soy ce qu'il y a de plus relevé parmy les hommes, et pour le dire en un mot, Mess(ieu)rs, Vos Éminences ont le pouvoir de couronner celuy qui a la suprême autorité spirituelle sur touttes les Couronnes et qui, en ce sens, peut compter parmy ses subjects, tous ceux que la nature ou la fortune a rendu les maistres de l'univers. 
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Mais cette grande prérogative ne vous a pas esté donnée sans charge, Messieurs, elle oblige Vos Éminences à se dépouiller de touttes les passions de la chair et du sang, et à ne se réserver que celle de la gloire de Dieu et du bien universel de la Religion pour donner un bon vicaire à l'un, et à l'autre un pasteur aussy sainct que le tiltre qu'il porte et que le ministère qu'il doit exercer l'y convie.
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Vos Éminences ne doivent point avoir de volontez que pour se sousmettre à celles du Sainct Esprit et, suivant les inspirations qu'il luy plaira de leur donner, choisir dans cette vénérable compagnie celuy qu'elles jugeront en leurs consciences le plus capable de possedder cette grande charge et de qui les actions passées et présentes leurs puissent faire bien juger de celles qu'il fera à l'advenir. 
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Il ne faut jamais faire céder les affaires de l'éternité à celles du temps, mais il est bien nécessaire d'abbréger celuy cy tant qu'il se pourra pour éviter les malheurs que les conclaves ont tousjours apportez lorsqu'ils ont esté trop longs. Ceux de Martin second, Nicolas quatriesme, Célestin et Clément cinquiesme, Jean vingt deuxiesme, Urbain sixiesme et Pie troisiesme, avec une infinité d'autres, en font foy, et l'histoire nous apprend que de trente schismes qui ont affligé l'Eglise depuis sa naissance, la pluspart ont pris leur origine dans les sièges vaccans. Aussy est-il bien aysé de diviser les enfans qui sont sans père, et desquels la mère n'a que de la douceur sans aucune rigueur pour se faire obéir. 
La parfaicte connoissance que Vos Eminences ont de ces désordres, Mess(ieu)rs, joincte à la probité qui accompagne ordinairement touttes leurs actions, nous donne lieu d'espérer que nous ne verrons pas en nos jours ce que nous ne pouvons lire en ceux de nos ancestres qu'avec horreur et qu'on n'adjoustera point aux misères de ce siècle, celles de la partialité de vos vœux et de vos voix, mais bien que vous les donnerez unanimement, tous ensemble, à un digne subject, pour l'honneur de celuy qui seul doit estre la règle de vos pensées et le but de tous vos desseins.
Nos Roys véritablement très chrestiens ont sans contredict plus que tous les autres monarques de la Chrestienté accreu les revenus et l'authorité de l'Église. Un seul a fondé vingt deux éveschez ou abbayes souveraines en Allemaigne, plusieurs ont augmenté par leurs biensfaicts le patrimoine de Sainct Pierre, et tous ont pris les armes et employé leurs puissances lorsqu'il a fallu deffendre les biens et les intérests de l'espouse de Jésus Christ, estant certain que la France a délivré vingt trois fois le Sainct Siège des guerres et oppressions dont il estoit troublé. 
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Messieurs, le Sacré Collège ne doit pas moins attendre d'assistance en cette occasion et en toutte autre du Roy mon maistre, puisqu'il est né dans les miracles, les victoires et les triomphes, et qu'il est issu de la tige de sainct Louis et de plus dévot père et de la plus pieuse mère qui ayent jamais porté sceptre. Il est de plus élevé par les soings incomparables de la Reyne Régente, inimitable en touttes sortes de vertus et seule semblables [sic] à soy qui ne luy donne point de plus ordinaires [sic] instruction que celle d'honnorer et maintenir l'Eglise et ne luy peut fournir pour cela de plus beaux exemples tant anciens que modernes que ceux de sa propre maison royalle et de plus de soixante roys ses prédécesseurs, qui se sont tousjours conservez avec le Sainct Siège en grande et estroicte union. C'est aussy cette union, Messieurs, qui faict durer touttes les choses naturelles et moralles comme la division, qui luy est contraire, les perd et les ruine entièrement, et pour cela Dieu, qui est le principe éternel de tout bonheur, est un et dans l'unité de son essence. Il régit absolument le ciel et la terre, et nous ordonne de nous tenir unis avec luy pour sa gloire et entre nous pour nostre bien.  
Retrato del Papa Inocencio X. Roma, by Diego Velázquez.jpg 
Je suis donc icy, Messieurs, pour vous asseurer que Leurs Majestez veullent conserver cette union inviolable avec le Sainct Siège et avec cette très saincte et très auguste compagnie, et qu'elles n'ont autre dessein que de voir la chaire de Sainct Pierre remplie d'une personne qui soit digne d'y estre assise, et pour y parvenir et maintenir la liberté du conclave, j'offre à Vos Éminences leurs armes, dont la force est plus connue dans toute l'Europe par la bouche de leurs canons que par celles de leurs ambassad(eu)rs. J'offre à Vos Éminences la puissance de la France, que touttes les autres nations doivent aymer ou craindre parce qu'elle a tousjours faict consister sa grandeur à abbatre l'ambition des superbes, à soustenir la foiblesse des oppressés et à rendre par tout la justice et la raison maistresse de la violence et de la tirannie, mais elle a esté principalem(en)t employée en la deffense du Sainct Siège et en la ruine des Royaumes et des Empires qui ne les ont pas voulu recognoistre, et comme le Roy mon maistre a cet advantage sur les autres d'estre le filz aisné de l'Eglise, que Vos Éminences représentent, je leur proteste aussy qu'elles auront celuy de recevoir de sa bonté les tesmoignages des plus chères et sincères affections, et qu'il manquera plustost de vie que cette Éminentissime compagnie de sa royalle assistance.

Source : Archives des affaires étrangères, Correspondance Politique, Rome 84, ff. 109-113.
Merci à Matthias Balticensis.

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