8 février

1867 - 8 février - 2017

150e anniversaire de l'Autriche-Hongrie

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Vive l'Empereur-Roi apostolique,
Charles II d'Autriche, IV de Bohême & V de Hongrie !

L'empereur d'Autriche, roi de Bohême et Hongrie de jure, S.M. l'empereur Charles II, 
avec son épouse, S.M. l'impératrice Françoise, 
et leurs filles, LL.AA.II.&RR. les archiduchesses Eléonore et Gloria.


François-Joseph Ier vu par son petit-neveu Othon

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Cela fait [...] un demi-siècle que François-Joseph Ier, Empereur d’Autriche et Roi de Hongrie ferma les yeux pour toujours. Même ceux qui étaient encore enfants en ce jour sombre de la fin de l’automne 1916 peuvent s’en souvenir, alors qu’ils vivaient sous le règne du vieil empereur. François-Joseph faisait partie de leur vie : pour ses peuples, c’était une conception qu’on ne pouvait plus écarter de leur pensée, et sa disparition ne put que laisser un grand vide.
C’était la guerre, et chaque famille avait ses propres soucis. Chaque foyer n’en ressentit pas moins le sentiment d’une perte personnelle. Bien que j’étais encore, à cette époque-là, un petit enfant, je sus ce que cela voulait dire « l’empereur est mort ». Lorsque, quelques jours plus tard, le souverain fut porté dans la crypte des Capucins, la désolation s’empara de la capitale. Depuis ce temps-là, j’ai vécu beaucoup de deuils, d’obsèques, de cérémonies officielles. Mais aucun événement n’eut ce caractère grandiose de la tradition impériale et en même temps cet aspect personnel, que lors des funérailles de François-Joseph.
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Aussi étonnant que cela puisse paraître, vu l’éloignement dans le temps, le vieil empereurest, encore aujourd’hui, bien présent sur ses terres et royaumes. Beaucoup de soldats de la 2e guerre mondiale savent raconter comment, dans les maisons les plus humbles de la vieille monarchie austro-hongroise, ils se sont retrouvés devant ses portraits et d’autres souvenirs l’évoquant.
De l’autre côté de la Méditerranée, en Israël, aujourd’hui encore, il y a une grande association pour la sauvegarde du Souvenir, à la mémoire de l’empereur François-Joseph. Ce courant de pensée n’est d’ailleurs pas restreint à ceux qu’on pourrait considérer comme nostalgiques, comme des personnes âgées qui ne veulent pas oublier.
Il y a quelques semaines encore, un haut responsable d’un pays d’Europe de l’Ouest, me parlait d’une  mission économique qui l’amena à se rendre cette année (1966) dans une démocratie populaire. Son partenaire, un communiste assez jeune, membre du gouvernement, l’avait invité dans sa maison de campagne, à l’issue des conversations. A sa grande surprise, il trouva dans la petite bâtisse moderne, trois symboles : une vieille menorah, l’inévitable portrait de Lénine et à côté, celui de l’empereur François-Joseph.
Voyant son étonnement, le maître de maison lui dit : la menorah est pour moi, un souvenir de la foi et des souffrances de mes ancêtres, le portrait de Lénine montre mes convictions idéologiques et scientifiques, François-Joseph est pour moi un symbole de la justice. C’est un des rares hommes qui ont donné à mes aïeux et à leur minorité pourchassée, une période de véritable sécurité et tranquillité.
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François-Joseph avec les regalia de l’empire héréditaire d’Autriche, Julius Viktor Berger, 1879.
Ce prestige du vieux monarque, auquel ni ses contemporains, ni ceux qui ont suivi, ne purent et ne peuvent échapper, n’est, selon l’opinion de beaucoup d’auteurs, que la conséquence de son long règne. Il fut en effet, le symbole politique, vivant et immuable pour presque trois générations. Ce fait a certainement contribué à l’ancrer très profondément dans leurs cœurs. Mais cela ne suffit pas comme explication.
Chaque homme a la nostalgie du père, de l’autorité et de la stabilité. François-Josephpourrait en ce sens en être l’archétype, d’autant plus qu’il ne représente pas seulement l’image du père, mais aussi celle du grand-père à cause de son long règne. Si le père est avant tout l’image de l’autorité, à celle-ci se mêle, chez le grand-père, celle de la bonté, de la justice qui adoucit le caractère de la loi. Et ceci encore plus, lorsque le père, devenu grand-père rien qu’à cause de l’âge, est le symbole de la continuité, même quand les années qui lui restent lui sont comptées.
Il est de plus, en politique, la plus haute instance juridique, celui qui, déjà, voit selon la raison, par le fait même qu’il ne peut plus rien attendre de cette vie ici-bas (il a déjà atteint tout ce que l’on peut imaginer), et parce que le nombre d’années déjà passées lui a appris à comprendre et par la même, à pardonner.
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 L’empereur en 1860, peint par F. Schrotzberg.
Cet attrait de l’archétype chez l’empereur François-Joseph est renforcé par les données particulières de l’époque où le monarque est entré en scène et a régné. Lorsque François-Joseph vit la lumière du jour en 1830, l’Ancien Régime prédominait encore en Europe. Les Bourbons légitimes n’avaient été chassés du trône que quelques semaines auparavant.
Dans le reste de l’Europe, la puissance de la Sainte-Alliance était encore à peine ébranlée. Le monde du XVIIIe siècle n’avait pas encore cessé d’être. Goethe, le symbole de la culture occidentale, vivait encore. Ce vieux monde était la dernière expression d’une période de très grande stabilité, qui certes connaissait des secousses à l’extérieur, mais à l’intérieur continuait de couler des heures tranquilles  parce que les conditions fondamentales de l’économie et de la politique sociale n’avaient que peu changé depuis la guerre de Trente Ans.
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Uniforme de campagne autrichien de Feldmarschall réalisé en 1889. C’est celui que l’empereur portait le plus souvent.
Dans ce monde de la jeunesse et de l’enfance de François-Joseph fait irruption la révolution industrielle avec sa force brutale. Il y eut une époque où les deux formes, la tranquille sécurité du passé, et le vent de tempête de l’avenir coexistèrent.
La période de gouvernement de François-Joseph fut néanmoins une période de transition vers la situation contemporaine qui connaît l’accélération de l’histoire, situation qui a conduit, à la suite de transformations toujours plus profondes, à la fin de toute sécurité, comme le dit Winfried Martini.
L’homme aspire à la sécurité. On n’a qu’à suivre les élections dans toute l’Europe et même dans le monde démocratique, pour s’apercevoir qu’elle est fortement mise en avant par les partis, à droite comme à gauche.
Le mot « safety first », la sécurité d’abord, influence tous les hommes, même ceux qui croient encore tant au progrès. Cet instinct, François-Joseph l’a profondément ressenti, peut-être bien souvent de façon inconsciente, vu qu’il a été le dernier souverain en période de sécurité absolue, jusqu’au début de l’ère de la fin de toute sécurité.
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L'empereur François-Joseph Ier.
Dans de nombreux livres d’histoire et dans de nombreux commentaires, on a considéré le compromis de 1867 avec la Hongrie comme étant une conséquence directe de la défaite de Königgrätz (Sadowa), sans tenir compte qu’avant la bataille, une nouvelle réglementation entre leroyaume et son souverain avait été envisagée.
Cette conception est fausse : dès le début de l’année 1864, l’empereur François-Joseph était entré en contact avec le plus grand homme d’état hongrois du XIXe siècle, Franz Deak. Cette année-là, à la demande du monarque, furent conduits des pourparlers qui aboutirent au célèbre « article de Pâques ».
L’année qui suivit, les négociations furent poursuivies par Belcredi, si bien que le compromis était déjà établi, effectivement, avant Königgrätz, dans ses caractéristiques les plus importantes.
Toutefois, sur un seul point, la victoire de la Prusse a eu un effet décisif. Elle a précipité le processus de développement au grand détriment de l’œuvre entreprise.
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Cassette d’argent offerte en cadeau à François-Joseph à l’occasion du couronnement.
A l’origine, l’idée n’était pas de faire du compromis, un instrument bilatéral mais une solution beaucoup plus large qui, simultanément avec l’entente avec la Hongrie, aurait signifié aussi une restructuration de la partie autrichienne de l’empire.
Pour le moins, un accord semblable à celui conclu avec Budapest, devait s’ensuivre avec les pays de la couronne de saint Wenceslas. Mais à la suite de l’accélération effrénée des événements de la politique extérieure, le compromis resta œuvre inachevée. Sa plus grande faiblesse résidant dans son manque d’équilibre, tel qu’il existe dans tout accord bilatéral entre partenaires inégaux. François-Joseph était bien conscient de ce manque.
De son côté, ce n’est pas faute d’avoir essayé de parvenir à une réunification de la partie autrichienne de l’Empire. Au grand détriment de l’État, ces projets ont capoté des deux côtés de la Leitha devant la résistance de nationalistes bornés.
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François-Joseph assistant aux manœuvres de son armée, Julius von Blaas, 1898
Dans ses relations extérieures, l’empire de François-Joseph ne pouvait poursuivre qu’une politique de paix du seul fait de sa structure. Les guerres que l’empereur dut mener étaient entièrement défensives. L’État autrichien, composé de plusieurs peuples, n’aurait jamais laissé de côté ses assises pour une politique selon Bismarck. Les fédérations politiques et les royaumes qui ont une composition nationale hétérogène sont par nature un facteur de paix, car tout conflit à l’intérieur de leurs frontières peut entraîner des tensions menaçantes pour leur existence.
Cet impératif, dans la diplomatie de François-Joseph, explique sa solidarité avec la Turquie, solidarité que beaucoup n’ont pas comprise lorsqu’ils ont parlé d’ingratitude de la part de l’empereur vis à vis du tsar pendant la guerre de Crimée.
Le problème de l’empire ottoman était semblable à celui de la monarchie des Habsbourg. Tous deux rassemblaient diverses nationalités en des points névralgiques de la planète, là où aucun peuple n’est assez fort pour assurer sa défense sans coopérer avec d’autres afin de former une communauté plus grande, ou même seulement pour assurer seul son ravitaillement.
Certes, le système des sultans avait besoin d’une réforme urgente. Constantinople offrait néanmoins à ses peuples une unité économique assez grande, que l’on pouvait certes détruire avec une relative facilité, mais qui est presque impossible à reconstruire.
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Parade militaire à l’occasion d’une visite en Roumanie en 1896.
Au XIXe siècle, le monde où l’esprit nationaliste prédominait a alors appelé l’empire turc « l’homme malade de l’Europe » parce qu’il contredisait le soi-disant esprit du temps. François-Joseph savait qu’une fois le croissant tombé à Constantinople, l’empire autrichiendeviendrait « l’homme malade », de même que dès la disparition de l’Autriche-Hongrie, l’empire britannique fut qualifié d’anachronisme vivant.
C’est du reste intéressant de constater qu’aujourd’hui (1966), des arguments semblables, utilisés par les détracteurs de la monarchie habsbourgeoise, sont mis en avant en Asie contre la grande communauté russe par les révolutionnaires nationalistes.
Le fait que l’empire de François-Joseph, dans ces circonstances, ait voulu maintenir la paix, n’est pas mieux prouvé que par celui, peu connu, qui voit la Russie sous le choc de l’assassinat du roi Alexandre Obrenovic et de sa famille, donner carte blanche à Vienne en 1903 contre la Serbie, au cas où l’empire des Habsbourg eut voulu venger le meurtre commis par les Karageorgevic.
L’Autriche-Hongrie n’a pas alors voulu la guerre et onze ans plus tard, elle dut payer son esprit conciliant du drame de Sarajevo.
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 Projet de déclaration de guerre à la Serbie, le 28 juillet 1914
La politique pacifiste de François-Joseph conduisit à de nombreuses tentatives pour réduire les différences croissantes entre les peuples d’Europe. Les portes de la monarchie danubienne étaient toujours largement ouvertes aux étrangers et, de son vivant, François-Joseph répugnait à utiliser le terme d’étranger au sens le plus étroit que le XIXe siècle a donné à ce mot.
Il a cru que le bon choix des hommes et des collaborateurs ne devait pas être limité par l’arbitraire du destin, de la naissance ou de l’identité. Pour lui, l’appellation « compatriote » ne s’est pas arrêté à quelques poteaux de frontière, quels qu’ils soient. C’est pourquoi il n’a pas hésité, comme il a déjà été mentionné, à faire d’un protestant de Saxe son chancelier, ou de charger un souabe protestant de l’aider à résoudre les difficiles problèmes sociaux de son empire.
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François-Joseph sur son lit de mort, le 21 novembre 1916.
François-Joseph est décédé au milieu de la 1ère guerre mondiale, en 1916. Deux ans après sa mort, son empire le suivait. Ainsi, à peu près tous les historiens qui se sont intéressés à la vie du vieil empereur, qu’ils soient favorables ou hostiles, alors qu’ils étaient sous l’effet de ce déferlement d’événements, ont parlé du destin tragique du monarque.
Peu se sont demandé si l’on ne devait pas plutôt parler d’une tragédie de l’Europe que de celle d’un homme qui, finalement, a réussi le fait unique d’être en dehors de son temps pendant près de sept décennies et de régner avec succès contre l’esprit malfaisant de son époque.
Les dirigeants des états qui ont succédé à l’ancienne Autriche ont porté dans sa tombe le qualificatif d’« anachronisme » attribué à l’Empire.
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Caricature du dépècement de l’Empire en 1918.
Mais ce qui était dit comme une injure s’est révélé comme la plus haute louange au moment où, dans l’enfer dantesque de la 2e guerre mondiale, l’erreur, tout à fait terrible du XIXe siècle, du matérialisme comme du nationalisme, est devenue évidente.
Si quelque chose doit être un jour justifié par l’histoire, c’est bien le combat de François-Joseph et de ses peuples contre le manque de spiritualité de son époque.
Mais quelque chose est clair, aujourd’hui, après 50 ans (1966). Sa persévérance ne fut pas vaine et ne s’est pas terminée par une défaite si l’on élargit la perspective. Le but du vieil empereur étant de sauver l’idée d’une communauté supranationale, l’idée de l’égalité entre les peuples et de la solidarité européenne. Lui et son empire sont parvenus à préserver ces idées porteuses, fruit d’une réalité politique, jusque dans la 2e décennie de notre siècle. Elles ont survécu pendant la plus grande partie de la période nationaliste. Lorsque trois décennies après la fin de l’empire danubien, on en vint à créer une nouvelle Europe, les valeurs que l’Autriche-Hongrie avait défendues de toutes ses forces au prix de son existence jusqu’en 1918 étaient toujours là. Les données de base, incontournables pour cette édification, étaient demeurées semblables.
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Testament de François-Joseph, le 6 février 1901
Ainsi donc, le mot « pour rien », pour qualifier la vie de l’empereur François-Joseph, que des esprits mesquins voulurent écrire sur la pierre tombale du vieux monarque, n’a pas lieu d’être. Au contraire, aujourd’hui, dans une perspective historique, nous pouvons précisément reconnaître, en nous référant à l’exemple du vieil empereur, qu’aucune action en politique, qu’aucun effort ne sont vains.
Chaque graine porte ses fruits, à un moment ou à un autre, même si ces dernières n’apparaissent que sous des formes, dans des conditions et des lieux, que celui qui l’a semé ne pouvait prévoir.
Si l’Europe est sauvée et s’il y a un jour une fédération européenne, alors, sur la liste de ses pères, le nom de François-Joseph sera écrit en plus gros caractères que celui de Bismarck. Celui-ci pensait en 1866 « avoir bien mis l’Europe à l’heure allemande pour 100 ans ». Mais en fait, c’est l’unité du cœur de l’Europe qui, avec la solution étatique, s’est brisée.
L’idée de François-Joseph de créer, par l’intermédiaire d’une Confédération des États de l’Europe centrale, la base d’une fédération européenne, est par contre, même cent ans après, d’une brûlante actualité.
Otto de Habsbourg-Lorraine, Archiduc d’Autriche

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