Lettre du 25


Lettre aux membres et amis 
de la Confrérie Royale
pour le 25 février 2018

Le Silence du Roi


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Andrea Mantegna : "Ecce Homo"

Entrés dans le désert du Carême, nous accompagnons le Roi des rois dans sa montée vers le sacrifice et vers la gloire. Il est notre modèle pour nous préparer, dans la purification et l'ascèse, à suivre le chemin du Jardin des Olives au Tombeau de la mort et de la Résurrection. Une des grandes leçons spirituelles léguées par Notre Seigneur à ses apôtres et ensuite à tous ses disciples est le silence. Pas n'importe lequel mais celui qui est plénitude, écrin de la Parole divine et de toute parole conforme à la vérité.

Charles Péguy parle admirablement du silence que nous affrontons à chaque fois que nous nous retournons vers notre race. Même les hommes de lignée royale finissent par se heurter à ce silence des aïeux anonymes dont la généalogie remonte jusqu'au commencement du premier jour de la création de l'homme. Il écrit, dans sa Note conjointe : « (…) Cette silencieuse race est le seul écho que nous puissions percevoir du silence premier de la création. Silence de la prière et silence du vœu, silence du repos et silence du travail même, silence du septième jour mais silence des six jours mêmes ; la voix seule de Dieu ; silence de la peine et silence de la mort ; silence de l'oraison ; silence de la contemplation et de l'offrande ; silence de la méditation et du deuil ; silence de la solitude ; silence de la pauvreté ; silence de l 'élévation et de la retombée, dans cet immense parlement du monde moderne l'homme écoute le silence immense de sa race. Pourquoi tout le monde cause-t-il et qu'est-ce qu'on dit ? Pourquoi tout le monde écrit-il, et qu'est-ce qu'on publie ? L'homme se tait. L'homme se replonge dans le silence de sa race et de remontée en remontée il y trouve le dernier prolongement que nous puissions saisir du silence éternel de la création première. »Puissions-nous suivre ce chemin et obéir à ce conseil afin que ce Carême ne soit pas plein de vides. Il ne suffit pas de prier selon les règles, de jeûner selon les préceptes, de donner l'aumône selon l'envie du moment. Tout cela, et les autres sacrifices, demeurera creux, vain et stérile s'il se réalise dans le brouhaha, la cacophonie, la logorrhée du monde moderne qui hait le silence intérieur. Trop de paroles recouvrent désormais la Parole divine, ceci au sein même de l'Eglise, pourtant gardienne et dispensatrice de la Parole divine. Nos silences sont morts. Lorsqu'ils existent, ils sont souvent la marque de notre lâcheté ou de notre incompétence. Or, nous devrions nous laisser imbiber par le silence divin comme des babas en manque de rhum.

Les Saintes Ecritures ne cessent de nous ramener vers le silence intérieur. Les auteurs inspirés, les prophètes attirent l'attention sur ceux qui font un mauvais usage de la parole, qui ne peuvent se taire, qui se perdent en bavardages, radotages, et donc, tôt ou tard, en médisance et en mensonge. Mettre un frein à sa langue est une condition essentielle de la vie de pénitence. Nous avons toujours le désir d'en dire trop, de révéler ce qui ne doit pas l'être, de blesser avec les mots, de laisser traîner des sous-entendus qui détruisent les autres, leur réputation, leur existence. Le monde est rempli de ces bavards qui trouvent fortune en politique, comme journalistes, comme « artistes », comme écrivains, comme ecclésiastiques. La véritable autorité, elle, découle d'un silence fondateur, celui du Christ dans le désert ou dans un lieu retiré pour prier son Père, celui de Notre Seigneur en présence de ceux qui, les mains chargées de pierres, sont prêts à lapider, en face de ses accusateurs et de Pilate qui attendent des paroles alors qu'ils voient en aveugles le Verbe fait chair. Nous nous chargeons de mots comme des ânes, ils sont notre déguisement, notre fuite du silence qui nous terrifie car il nous révélerait notre vrai visage, déformé et grimaçant.

En cultivant le silence, nous pouvons avancer à grands pas dans le combat contre la tricherie et la méchanceté, et découvrir aussi que ce sont les silences qui demeurent lorsque tout le reste a disparu. Ce n'est pas par hasard si le Christ a commencé son pèlerinage terrestre dans le silence de la nuit noire de Bethléem et qu'Il l'a achevé dans le silence du Golgotha. Nul doute que les apôtres, se souvenant de son enseignement, gardèrent aussi au cœur, à l'image de la Sainte Vierge, les silences du Maître lorsqu'Il les regardait avec pitié, avec amour et avec lassitude à cause de leur surdité et de leur vanité. L'être du Seigneur dépasse ce qu'Il a dit et chacune de ses paroles s'est inscrite dans l'écrin du silence originel. Ce pouvoir du silence crée la valeur inestimable des rencontres qui bouleversent notre vie : celle de Notre Seigneur d'abord, dans le silence de notre cœur, mais aussi, par ricochet, celles des rencontres humaines qui sont le sel de l'existence. Maurice Maeterlinck souligne justement, dans Le trésor des humbles : « S'il vous est donné un instant de descendre en votre âme jusqu'aux profondeurs habitées par les anges, ce qu'avant tout vous vous rappellerez d'un être aimé profondément, ce n'est pas les paroles qu'il a dites ou les gestes qu'il a faits, mais les silences que vous avez vécus ensemble ; car c'est la qualité de ces silences qui seule a révélé la qualité de votre amour et de vos âmes ».

Silence de Gethsémani, de l'Ecce Homo, du Golgotha, du Tombeau, et même de la Résurrection : ce qui est le nœud de toute l'histoire des hommes s'est réalisé dans le silence, uniquement habité par les pleurs et les battements d'ailes des anges et des puissances invisibles. Pendant ce temps, tout autour du Christ, ce ne fut que vociférations, insultes, ricanements, hurlements, questions, jugements, lamentations, à l'exception de sa Sainte Mère, enfermée dans la contemplation de ce qui ferraillait ses entrailles et son cœur depuis qu'Elle avait accueilli la Volonté de Dieu. Quelles paroles d'ailleurs nous a-t-Elle laissées ? Elles sont en petit nombre. Elle est la Mère du Silence, Elle qui a porté le Verbe.

Contemplons donc, durant ces semaines liturgiques bouleversantes, le grand silence du Roi des rois. Il est un silence de plénitude et non pas un vide abyssal comme celui des paroles humaines. Là où il se révèle le mieux visiblement est dans le trésor de la sainte liturgie traditionnelle de l'Eglise lorsque le silence sacré enveloppe les fidèles alors que le prêtre offre le sacrifice. Grandeur indépassable de ce silence qui nous élève aussitôt jusqu'aux portes du Paradis. Plus la liturgie est bavarde, plus elle nous éloigne de la Parole faite chair, plus elle tourne le dos au Roi silencieux devant ses juges pour se jeter dans les bras du monde qui tue avec les mots. Plus notre prière est bavarde, plus elle risque de se contempler elle-même dans un miroir et d'être satisfaite de ce qu'elle est. Peu de mots dans le Pater Noster enseigné par Notre Seigneur. Dans sa sagesse millénaire, l'Eglise a toujours su nous éduquer dans cet attachement à la sobriété, à la belle simplicité, au silence habité. Creusons dans cette mine qui recèle tant de trésors. Il est utopique de penser que nous pourrions faire l'économie du silence pour mettre en pratique les commandements divins et pour vivre des Béatitudes. Les saints sont de vivantes figures pour nous prouver que nous serions dans l'erreur. Ils ont tous su mettre un frein à leur langue, écouter le silence et y découvrir les signes venant d'en haut. Imaginerait-on un saint Curé d'Ars passant son temps à bavarder, à réunir autour de lui les journalistes pour commenter les événements du moment et pour donner ses opinions à propos de tout et de n'importe quoi ? Cela aurait passablement abîmé la confiance des pénitents à son égard. Le saint Curé était tout en Dieu dans le silence et les murmures de son confessionnal où il procédait à de grandes lessives de printemps spirituel à longueur de journée.

Avançons à la suite de notre Roi des rois dans le désert silencieux où Il se donne au Père. Nous aurons ainsi part à son Royaume malgré notre indignité. Demeurons au fond du sanctuaire, derrière un pilier, sans oser lever les yeux vers la Miséricorde, tout enfouis dans le silence divin qui nous console et nous relève.

P. Jean-François Thomas s.j.
Mercredi des Cendres
14 février 2018
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Henri Charlier : Sacré-Coeur enfant
(dernière oeuvre de l'artiste - abbaye Sainte-Madeleine du Barroux)

« Ignis vero numquam dicit : Sufficit ! - Le feu jamais ne dit : C'est assez ! »

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Confrérie Royale
Le Prieur

« Ignis vero numquam dicit : Sufficit »

(Prov. XXX, 16)



Le dimanche de la Quinquagésime 11 février 2018.

Messieurs les Chanoines,
Messieurs les Abbés,
Mes Révérends Pères,
Chers Frères et Soeurs en la Confrérie Royale,
Chers Amis.

« Voici que nous montons à Jérusalem et que s'accompliront toutes les choses qui ont été écrites par les prophètes au sujet du Fils de l'homme... » (Luc XVIII, 31).
En ce dimanche où Notre-Seigneur Jésus-Christ annonce solennellement Sa Passion, Sa Mort et Sa Résurrection, je m'autorise à vous rejoindre chacun au travers de ces quelques lignes, dans la perspective du Grand et Saint Carême sur le seuil duquel nous nous trouvons et auquel l'Evangile de ce dimanche fait une introduction aussi profonde que magnifique.

Notre-Seigneur monte à Jérusalem pour y accomplir toutes les choses qui ont été écrites par les saints prophètes de l'Ancien Testament, qui décrivent – parfois avec infiniment plus de détails et de réalisme que ne le font les Saints Evangiles - la manière dont le Messie allait souffrir et l'accomplissement du Saint-Sacrifice rédempteur, par lequel nous sommes rachetés et nous sont ouvertes les portes du Ciel.

Mais notre divin Maître ne dit pas : « Voici que Je monte à Jérusalem », mais Il dit bien : « Voici que nous montons à Jérusalem ». Au-delà des apôtres et des disciples physiquement présents au moment où Il prononçait ces paroles, Notre-Seigneur S'adressait en particulier à chacun de ceux qui dans toute la suite des siècles prendrait au sérieux sa vocation chrétienne et voudrait s'attacher avec toujours davantage de ferveur et d'amour à suivre Ses pas et Ses exemples, à chacun d'entre nous aujourd'hui, à chacun en particulier. Comme s'Il disait individuellement et un par un à chacun des membres de cette Confrérie Royale :
« Voici que toi et Moi montons à Jérusalem... »

- Et pourquoi devrai-je monter avec Vous à Jérusalem, Seigneur ?

- Pour y souffrir la Passion, pour y mourir et pour y ressusciter !

- Mais n'avez-Vous pas assez souffert, Seigneur ? N'avez-Vous pas offert une Passion surabondante ? Une unique goutte de Votre Précieux Sang répandu n'était-elle pas suffisante pour laver le monde entier de ses crimes (hymne « Adoro Te » de St Thomas d'Aquin) ? Votre mort, survenue une fois pour toute lors de l'unique Vendredi Saint, et depuis lors continûment réactualisée et offerte sur les autels, n'a-t-elle pas suffi ?

- Mon Sacrifice a certes été suffisant pour racheter toutes les âmes et, tant de fois renouvelé et offert, possède-t-il par lui-même tout ce qu'il faut et bien au-delà pour les sanctifier toutes, mais les âmes manquent de correspondance : le Salut que je leur ai obtenu en telle surabondance ne peut s'accomplir sans qu'elles ne s'ouvrent aux grâces que Je leur ai méritées. Sans la franche coopération de leur volonté, sans l'acquiescement de leur liberté, sans leur contrition et sans leur amour, Mes grâces demeureront à jamais stériles pour elles ! C'est la raison pour laquelle à chaque génération, J'ai besoin que, comme Mon Apôtre, ceux qui ont compris ces choses, ceux qui ont compris le prix des âmes, accomplissent dans leur propre chair, pour Mon Corps qui est l'Eglise, ce qui « manque » à Ma surabondante Passion... (cf. Col. I, 24).

- C'est donc cela le Carême, Seigneur ?

- Oui, c'est la prise de conscience plus aiguë que Celui qui vous a créés sans vous ne vous sauvera pas sans vous (cf. St Augustin), et qu'il te faut donc, toi - toi personnellement - , te renouveler dans Ma grâce par une pénitence authentique, par un combat spirituel davantage pugnace, par une générosité qui n'oppose aucune limite à Mon bon plaisir, et par une charité plus fervente, prendre une part plus efficace à ton propre salut et œuvrer, autant qu'il est en ton pouvoir, pour la conversion et la sanctification de tes frères !

Oui, chers membres et sympathisants de la Confrérie Royale, n'opposons aucune limite aux desseins divins et, dans une mâle volonté de cohérence absolue à toutes les exigences de notre vocation chrétienne, faisons preuve d'une générosité totale pour correspondre aux grâces de Notre-Seigneur, pour nous-mêmes bien sûr, pour les âmes de tous les pauvres pécheurs évidemment, et – d'une manière très spéciale en raison de nos engagements en cette confrérie – pour notre Roi légitime, pour sa famille, et pour le Royaume de France qui, s'il ne se convertit pas pour revenir à sa vocation scellée dans les fonts baptismaux de Reims, périra immanquablement.


Notre-Seigneur a dit qu'Il était venu « allumer un feu sur la terre » (cf. Luc XII, 49). Puisse ce feu brûler en chacun de vos cœurs ! Puisse sa flamme arder avec toujours plus de force en chacune de vos âmes ! Puisse le feu d'une charité inextinguible embraser vos cœurs et vos vies, dans la générosité du don de vous-mêmes, et dans la générosité décuplée de nobles sacrifices amoureusement unis à celui de notre divin Rédempteur !
Et quand survient la tentation de la lassitude, de l' « à quoi bon ? », du découragement, répétez-vous cette sentence extraite des Proverbes de Salomon : « Ignis vero numquam dicit : Sufficit ! Le feu jamais ne dit : c'est assez ! » (Prov. XXX, 16).
Si par malheur, en effet, il advenait qu'il dise un jour : « Il suffit ! C'est assez ! », il deviendrait bientôt cendres : les cendres de la mort dont nos fronts seront symboliquement marqués mercredi en un rappel salutaire qui doit susciter en nous un sursaut de ferveur et de générosité.

Bon, fervent et très saint Carême !

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur,
Prieur.

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Rappels pratiques et concrets :

1 – Les observances « légales » du Carême, de nos jours dans l'Eglise latine, sont minimalistes, mais nous ne nous contenterons pas du minimum légal en matière de jeûne, d'abstinence et de sacrifices, n'est-ce pas ? « Le feu ne dit jamais : c'est assez ! » Chacun le faisant en accord avec son conseiller spirituel, évidemment.
Ceux qui le désirent trouveront sur le « Blogue du Maître-Chat Lully » des rappels concernant la discipline et l'esprit du Carême (cf. > ici) et un rappel de la discipline antique, toujours en vigueur dans la plupart des Eglises orientales (cf. > ici)

2 – Il n'est pas proposé de textes particuliers pour le Carême dans le cadre de la Confrérie Royale, mais les membres qui le désirent (il n'y a bien évidemment aucune obligation) peuvent demander à recevoir les textes de réflexion et de méditation que je diffuse quotidiennement dans l'apostolat du Refuge ND de Compassion (demander > ici).