Lettre du 25

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Saint Dismas : le héraut de la Royauté du Christ


Le 25 mars se célèbre une double Annonciation : premièrement l’annonce de l’avènement du Sauveur délivrée par l’archange Gabriel à la bienheureuse Vierge Marie, et secondement l’annonce par Notre-Seigneur de l’entrée en Paradis du bon larron. L’annonce du Salut universel, et l’annonce d’un Salut particulier. Trente-trois années séparent ces deux événements-clefs de l’histoire du Salut, lesquels réjouissent notre cœur parce qu’ils nous incitent ensemble à la confiance.

         C’est que, en effet, la Tradition nous rapporte que le Vendredi-Saint « tombait » cette année-là un 25 mars ; d’où le principe d’une année jubilaire au Puy-en-Velay lorsque le Vendredi-Saint coïncide avec la fête de l’Annonciation. Et c’est avec émotion que nous nous souvenons des grâces reçues lors du pèlerinage organisé par la Confrérie royale en 2016 − le premier d’une longue liste, s’il plaît à Dieu.

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Les yeux de Dismas s’ouvrent in extremis

Dismas est un bandit, le chef d’une troupe de malfaiteurs, que la justice des hommes a condamné à mort. Mais la justice de Dieu se fait « plus humaine » en quelque sorte, en faisant miséricorde aux pécheurs sincèrement repentis. Dans les premières heures au Golgotha ce Vendredi-Saint, Dismas n’est pourtant pas encore redevenu un enfant de chœur…

Notre-Seigneur, crucifié entre les deux malfrats en accomplissement de la prophétie d’Isaïe[1], est insulté par ceux qui assistent à la terrible scène. Même « ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient aussi », nous précise l’évangéliste S. Marc (XV, 31). Ces insultes qui jaillissent du cœur et des lèvres des passants et des soldats, voilà qu’elles vont encore empoisonner le cœur de l’autre larron, Gestas, et lui salir les lèvres. Car lui aussi fera chorus avec les ennemis du Christ. Loin d’avoir raison, il a « ses » raisons : condamné, il voudrait être libéré ; supplicié, il cherche désespérément la délivrance ; sur le point de mourir, il réclame obstinément la vie. Et Jésus ne s’était-il pas proclamé la Vie (cf. Jn XIV, 6) ?

Le drame qui se joue sous les yeux de tous se ramène à cette question : oui ou non, Jésus est-il celui qui a ouvert les yeux de l’aveugle-né, tiré Lazare de la tombe après quatre jours… ? Ayant accompli tant de miracles sur les autres, le moment n’est-il pas venu d’en faire un pour lui-même ? Si tout ce que l’on a raconté sur lui est exact, qu’attend-il alors pour « se tirer d’affaire », lui et ses compagnons d’infortune ? « Medice, cura te ipsum : médecin, guéris-toi toi-même ! » (Lc IV, 23) : n’est-ce pas un dicton cité de la bouche même de Notre-Seigneur ?

Au fond, Gestas réclame « les signe dans le ciel et les miracles sur la terre » (Ac II, 12), non pas tant pour croire, mais pour échapper à la mort qui s’abat sur lui. C’est un hurlement de bête fauve blessée et qui voudrait, avant l’assaut final, pouvoir au moins mordre et se venger. C’est pourquoi le mauvais larron redouble d’insultes envers l’Innocent. Loin de le déifier, il le défie : « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même et nous avec ! » (Lc XXIII, 39).

Pourtant, la grâce de Dieu agit même dans les terres les plus infertiles. Dismas, bien qu’il ait suivi jusque-là l’exemple de son triste camarade, se reprend bien vite. C’est qu’il a vu le visage du Christ, atrocement douloureux et pourtant majestueusement paisible et beau. Il entend Jésus pardonner à ses bourreaux. De son visage et de son attitude se dégage une majesté surhumaine.

Dismas réalise alors qu’il s’agit, non pas d’un vulgaire bandit de grand chemin, mais du Juste persécuté, du Serviteur de Dieu outragé, de l’innocente Victime. Malgré les injustices qu’a pu commettre Dismas jusqu’ici, un fond d’équité demeure en sa conscience, qui le presse de réparer le tort que souffre Jésus suite à la méchanceté des hommes. Alors, s’adressant à Gestas, il l’admoneste en protestant : « Tu n’as même pas crainte de Dieu, toi qui subis le même sort ! Pour nous, c’est justice : nous payons nos actes ; mais lui n’a rien fait de mal ! » (Lc XXIII, 40-41).

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Le Titien : le Christ & le Bon Larron (XVIe s.)

Voici alors que le sursaut de droiture du bon larron est suivi d’un acte de foi qui s’exprime en une humble prière. Le respect de la justice et sa crainte de Dieu ont manifesté que Dismas demeurait une âme de bonne volonté. Comment alors la grâce ne pourrait-elle opérer en ce cœur bien disposé ? Aussi le brigand implore-t-il : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu entreras dans ton royaume ! » (Lc XXIII, 42).

Remarquons-le d’abord : il appelle le Christ par son nom, il lui dit : « Jésus », et en même temps il le proclame Seigneur, en évoquant son Royaume. Or, nous dira S. Paul, « Nul ne peut dire ‘‘Jésus est le Seigneur’’ si ce n’est par le Saint-Esprit » (I Cor. XII, 3). Animé et conduit par l’Esprit de Dieu, il est donc déjà devenu fils de Dieu (cf. Rm VIII, 14), et par conséquent héritier du Royaume, cohéritier du Christ. « Souffrant avec celui-ci, il sera glorifié avec lui » (Rm VIII, 17). Aussi, lorsque tout à l’heure, Jésus lui dira qu’il sera avec lui en Paradis, le Sauveur ne fera que confirmer la justification qui vient de s’opérer en l’âme du bon larron. La grâce, certes, a prévenu celui-ci, mais en lui elle n’a pas été vaine ; il l’a acceptée et s’est laissé transformer par elle.

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Sa foi a vu ce que ses yeux de chair n’avaient pas voulu voir durant sa vie

Le larron dit encore : « Souviens-toi de moi… ». Il ne réclame pas une place de choix, un privilège, un bonheur, mais seulement une pensée du Christ, un souvenir, une fidélité, une intercession ; il se satisferait d’un strapontin malcommode, même tout au fond du Paradis, pourvu qu’il y soit admis. Comme le publicain qui n’osait pas lever les yeux et se frappait la poitrine, il implore seulement de ne pas tomber dans l’oubli du Roi des Cieux : « Selon ta miséricorde, souviens-toi de moi ! » demandait déjà le Psalmiste (Ps. XXIV, 71). Dismas ne désire ni plus, ni moins. « N’oublie pas cette âme pour toujours, Seigneur », supplie l’Église sur le cercueil d’un Chrétien. Le bon larron emploie le même langage. Il connaît sa misère profonde, sa perversité foncière : il n’est pas digne d’obtenir plus, une simple pensée de pitié de la part de Jésus glorifié lui suffit.

« Quand tu seras dans ton royaume ». Peu avant, devant Pilate, Jésus a déclaré : « Tu l’as dit, je suis Roi. Mais mon royaume n’est pas de ce monde » (Jn XVIII, 36-37). Le procurateur, pourtant si avisé en politique humaine, n’a rien compris à cette affirmation émise par la Sagesse incarnée. Les soldats romains se sont moqué du titre revendiqué par Jésus et ont tourné en dérision le « roi des juifs » qu’ils ont recouvert d’une fausse pourpre comme manteau royal, d’un roseau en guise de sceptre, et d’une couronne d’épines à la place d’un diadème. Et sur la croix du Sauveur, ils ont placé un écriteau qui se veut outrageant à la fois pour les juifs et pour leur prétendu monarque.

Or, quand tous se rient de ce roi démuni, un seul, en toute honnêteté, confesse loyalement la souveraineté du Rédempteur, le tire sacré du « Roi des rois et Seigneur des seigneurs » (Ap. XIX, 16). Celui-ci, assurément, ne siège pas encore sur un trône de gloire, mais sur le bois d’une ignominieuse croix. Mais déjà a été donnée au larron l’intelligence de l’au-delà du Calvaire : la Passion et la mort du Christ ne sont pour Jésus, en effet, qu’une étape vers la Résurrection et la gloire éternelle. Per Crucem ad Lucem : la Croix conduit à la lumière.

Dismas ignore la nature de ce royaume, mais il a confiance. D’autres ont vu des prodiges du Christ ; lui n’a eu en spectacle que les insultes et les tourments. Et cependant, au-delà de ce voile, il aperçoit la réalité du règne du Sauveur. « Nous espérions qu’il serait le rédempteur d’Israël » soupireront les disciples d’Emmaüs (Lc XXIV, 21). Saint Augustin les admonestera : « Cet espoir que vous avez perdu, ce larron l’a découvert et c’est la Croix qui est son école et là, le Maître a instruit le brigand. Le gibet où Il pend devient pour lui la chaire où Il enseigne » (sermon 234).

Et pendant que le bon larron proclame la divinité du Christ, où sont passés les Apôtres ? Où est leur valeureux chef qui s’exclamait la veille au soir : « Dussé-je mourir avec toi, non, je ne te renierai pas ! » (Mt XXVI, 35) ? Et cependant, il leur était si bon de demeurer auprès de Notre-Seigneur lorsqu’il leur montrait sa divinité au jour de la Transfiguration ! Son humanité défigurée est-elle un spectacle si effrayant pour qu’ils aient tous pris la fuite, hormis saint Jean ?

Il est si aisé de demander d’accompagner Jésus dans la gloire, comme le fait la mère des fils de Zébédée réclamant pour ses enfants : « Ordonne que mes deux fils que voici soient assis, dans ton royaume, l’un à ta droite, l’autre à ta gauche » (Mt XX, 21). La réponse du Christ tient en ces termes : « Qu’ils boivent d’abord le calice auquel je dois boire ! Avant d’être assis à mes côtés, qu’ils soient cloués avec moi… » Oui, il nous est bon d’être avec Notre-Seigneur lorsque tout va bien, mais savons-nous demeurer à ses côtés dans les souffrances ?

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Le doux regard du Christ ne peut laisser indifférent : il pénètre notre âme

« Aujourd’hui, tu seras avec moi en Paradis… » : voilà la promesse en retour. « Aujourd’hui, s’écriait magnifiquement Bossuet, quelle promptitude ! Avec moi, quelle compagnie ! Au Paradis : quelle béatitude ! ». Notre-Seigneur lui attribue la même récompense qu’il avait promise à ses Apôtres : « Vous, vous êtes ceux qui sont demeurés constamment avec moi dans mes épreuves ; et moi je vous attribue la royauté comme mon Père me l’a attribuée, afin que vous mangiez et buviez à ma table dans mon royaume » (Lc XXII, 28-30).

« Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, demande Notre-Seigneur, et le reste vous sera donné par surcroît » (Mt VI, 32). Pourtant, ce n’est pas « d’abord » que le bon larron a cherché ce Royaume, mais in fine. C’est l’« ouvrier de la onzième heure » de la parabole (cf. Mt XX, 1-16), lequel sera payé le même prix que ceux qui ont souffert le poids du jour et la chaleur du soleil…

Cette attitude nous révèle ce grand principe si réconfortant que, dans notre vie spirituelle, « il n’est jamais trop tard » ! « Celui-là a tout volé, commente avec humour S. Augustin, même son Ciel ! » Tenez, le grand Augustin justement : sainte Monique n’a-t-elle pas supplié avec tant de larmes la conversion de son fils qui tardait à s’opérer ?

Ces conversions subites, tant dans nos saints Évangiles que dans toute l’histoire de l’Église, nous incitent à demander avec plus de ferveur la conversion de la France, devenue infidèle à sa mission. Le grand Pape S. Pie X n’avait-il pas prophétisé son relèvement ? « Comme Saül, elle se relèvera en découvrant qu’elle persécutait Jésus » ; et à sa question : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse », le Christ répondra : « Lève-toi, lave-toi des souillures qui t’ont défigurée, réveille dans ton sein les sentiments assoupis et le pacte de notre alliance, et va, Fille aînée de l’Église, nation prédestinée, vase d’élection, va porter, comme par le passé, mon Nom devant tous les peuples et devant les rois de la terre »[2].

Les deux larrons symbolisent ainsi les « deux France » : la persécutrice, la fille de Satan, la mère du laïcisme… et la pénitente, la fille de l’Église, le « phare des nations » (Jean-Paul II). Pour nous aussi le royaume de France est méconnaissable, défiguré. En voyant le triste état dans lequel elle gémit, aurons-nous autant de foi que Dismas pour entrevoir la gloire du royaume à travers les traits douloureux du supplice ?

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On peut voir en la basilique romaine Sainte-Croix-de-Jérusalem la traverse de la croix de Dismas (debout à gauche)

Le XXe siècle est le siècle qui a proclamé les deux plus grands titres de gloire de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère : l’institution de la fête liturgique du Christ Roi de l’Univers (1925), et la définition du dogme de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie (1950). Quand la France jouira-t-elle à son tour de son titre de gloire ? Les temps ne sont-ils pas enfin venus de lui rendre son roi légitime ? Comme nous le chanterons bientôt aux Rameaux : « Portes, ouvrez-vous, que le roi de gloire fasse son entrée ! » (Ps. XXIV, 7).

Chers membres et amis de la Confrérie Royale, à nos yeux aussi le royaume de France est souillé et semble anéanti. Mais le Vendredi-Saint ne nous enseigne-t-il pas que c’est lorsque tout semble perdu que tout est restauré ? Alors redoublons d’efforts pendant ce Carême, ranimons notre Vœu de consécration, dans lequel nous puisons une force persévérante pour offrir nos sacrifices, nos peines et nos actions à cette noble et belle intention de la restauration aussi bien que de la sanctification de l’Aîné des Bourbons. Méditons sans cesse cet axiome selon lequel « la force des méchants vient de la faiblesse des justes ».

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Dieu le Père donnant et bénissant les armes de France (Détail des Heures de Bedford, 1415)

En célébrant aujourd’hui la fête de l’Annonciation, nous revivons cet instant crucial où, dans un silence profond, toute l’humanité est suspendue aux lèvres de la jeune Vierge : Marie prononcera-t-elle ce Fiat libérateur ?

« Quand tout s’écroule, écrivait Dom Gérard du Barroux, il est bon de revenir à l’essentiel ; et l’essentiel, n’est-ce pas l’irruption de Dieu dans notre monde tel qu’il est ? Car au temps d’Hérode, le monde n’était guère différent du nôtre : la nature humaine ne change pas ; la maladie du péché ne change pas non plus. » En répondant oui, « Marie fonde l’Incarnation, Marie fonde l’Église, Marie fonde le Paradis. ‘‘Ecce ancilla – Fiat’’ : parole de servante, timide et auguste, qui fit trembler l’empire de Satan, parole apparentée au premier Fiat de la Création qui, comme elle, marque un commencement absolu. Parole inaugurale d’un univers plus parfait que l’ancien, redite par des milliers de bouches, qui fait de nous, en Marie, les coopérateurs de Dieu. »[3]

Par notre engagement solennel de réciter, trois fois par jour, la belle prière de l’Angélus qui nous remémore cet événement décisif et résume tout notre Credo, nous implorons de la Reine de France sa protection pour que, « sous une si puissante Patronne, notre royaume soit à couvert de toutes les entreprises de ses ennemis, qu’il jouisse longuement d’une bonne paix ; que Dieu soit servi et révéré si saintement que nous […] puissions arriver à la dernière fin pour laquelle nous avons tous été créés » (Vœu de Louis XIII, 1638).

Ô bon larron, vous qui avez humblement accueilli dans votre âme ce regard sanctifiant de Jésus sur la Croix et avez été l’annonciateur de l’avènement de son Royaume, priez pour que la France reconnaisse le Christ comme son Roi, et en appelle à son « lieutenant sur la terre » (sainte Jeanne d’Arc) pour la rediriger dans les voies du Salut. C’est toute la foule des saints français qui supplie : « Ô Jésus, souvenez-vous de la France lorsque vous entrerez en votre Paradis ! ».

R.P. Clément de Sainte-Thérèse +

[1] CfMc XV, 27-28 : « Ils crucifièrent avec lui deux voleurs, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Ainsi fut accomplie l’Écriture qui dit : ‘‘Il a été mis au rang des scélérats’’ (Is. 53, 12) ».
[2] Allocution du 29 novembre 1911.
[3] Dom GérardBenedictus, t. 1, Paris, éd. Ste-Madeleine, 2008, pp. 359-361.